L’insecte géométrique

 

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1986, la Suisse introduit dans ses lois la détention en vue du refoulement des requérants d’asile dont la demande a été rejetée. Jurg Schlemenschlieb n’a pas mis de slip en allant ce jour-là au Palais fédéral, il a voté contre, par principe, et dans l’ascenseur qui le ramenait au 7e étage de son immeuble de Zürich, il fixa son attention sur une sorte de mouche qui volait en se cognant contre des murs invisibles dans un espace plus restreint que celui de la cage en plaqué hêtre et faux velours gris. Tout le problème réside d’après lui dans la classification de ces mouvements : à gauche, à droite, en haut, en bas, vecteurs en centimètres seconde, mais alors il faut avoir un point de référence, un plan de référence au départ où commencer à constituer la carte de ces mouvements se dit-il, et se rend compte immédiatement que ce plan alors vient d’apparaître. Or Jurg se trouvait deux jours auparavant en France, et il avait, dans un moment d’une équivocité très particulière, tenté sa chance au loto ; comme ce jour-là était jour de tirage, il eu sur l’heure le résultat : 03-22-23-38-39-48 et 29, c’était l’échec. Date : le 18 juin 1986. Nous sommes en plein mondial de football, l’Argentine va l’emporter au stade Aztèque de Mexico exactement 11 jours plus tard, 3-2 contre la République Fédérale d’Allemagne : R.F.A., ce qui donnait 18-06-01, les trois premiers chiffres joués par Schlemenschlieb, puis naturellement 29-06-86, avec comme numéro complémentaire le fatidique 29, répété, peut-être parce que c’était le jour de son anniversaire, peut-être pour une raison plus obscure qui concernait le rythme superfétatoire de son bulletin (en le faisant valider il chantonnait d’ailleurs une mélodie qu’il fut le seul à entendre). Il sortit de l’ascenseur. Quelques minutes plus tard, il rentra dans l’ascenseur, mais la mouche n’était plus là (mais ce n’était qu’une sorte de mouche se répète-t-il, dont le corps ressemblait à celui d’une petite et maigre guêpe sans dard et au buste comme aplati). Il se sentait décidément ce soir-là trop porté à jouer sur les mots pour aller boire un verre, ou même appeler un ami, un parlementaire, ou n’importe laquelle de ses connaissances exotériques avec qui il aurait fatalement à discuter de territoire. Dans la rue, le lyrisme caustique de l’existence l’atteint de plein fouet, il tourne de l’œil, s’appuie deux minutes contre la façade de l’immeuble ; les voitures passent à des allures irrégulières ; un couple passe en faisant mine de ne pas le voir, si bien qu’il glisse un instant dans le charbon des yeux de la jeune femme dont l’affreuse absence d’expression le laisse presque désossé. Loi fédérale sur la chasse et la protection des mammifères et oiseaux sauvages : aujourd’hui même, à l’Assemblée. Interdiction de chasser la marmotte entre le 16 octobre et le 31 août de chaque année (jusqu’à l’abrogation ou la modification de la loi), le 16 octobre quand sa femme l’a quitté l’année dernière, chaque année. Le 31 août, ce sera la renaissance de Jurg Schlemenschlieb. Peuvent être chasser toute l’année : a) le chien viverrin, le raton laveur et le chat haret ; b) la corneille noire, la pie, le geai des chênes et le pigeon domestique retourné à l’état sauvage. C’est évident, mais qui a le droit de chasser ? « Celui qui prouve, lors d’un examen dont les modalités sont fixées par le canton, qu’il possède les connaissances nécessaires ». Question alors de savoir si… on peut chasser sans arme, avec un simple permis. La question se pose avec d’autant plus d’acuité en perspective du requérant dont la demande a été rejetée, et qu’on a le droit d’enfermer : car sans permis, il avait tout de même une arme, et qu’on lui refuse le permis ne lui enlève pas son arme, mais amène celle-ci à se cumuler avec elle-même, dangereuse accumulation — d’où enfermement en vue du refoulement. Direction la périphérie intérieure du « quartier 4 », Zürich, où comme ailleurs le développement du tourisme amène le développement de la prostitution. Il ne s’agit plus seulement de considérer le droit virtuel, mais le droit de fait que l’on prend : la première prostituée croisée a une arme. Par contre, elle n’a de permis qu’à mesure que son vagin se remplit de sperme et s’en vide, non pas un permis à point, mais un permis troué. Comme pour le requérant, comme pour le chasseur, il s’agit pour la prostituée de montrer et même de prouver, ce qui inclut l’idée qu’une éternité a passé et qu’elle a incorporé pour ainsi dire au-delà du temps, mais dans le temps, cette capacité qui la distingue de tous les non-prostitués (si une telle chose existe), de prouver qu’elle est capable de coudre son arme sur le plan d’un permis, d’un droit, d’un nom, d’une catégorie, « fermé bien clos ». Même chose pour la mouche, la mouche dans l’ascenseur en métal ondulé, la mouche qui, maintenant que Schlemenschlieb voit à nouveau l’un de ces insectes parcourir ses circuits anguleux à des vitesses variables, comme si elle suivait les zones de basses et hautes pressions du microcosme de l’ascenseur, n’est pas une mouche (cette fois-ci il en est intimement persuadé). La jeune femme un peu blême aux côtés de Jurg Schlemenschlieb est elle aussi persuadée de cela. Elle semble tellement indifférente au sort de cet insecte qu’il émane d’elle quelque chose comme une connaissance, ou une anamnèse de cette manie programmée : points rituels, lignes du mouvement qui en forment la totalité à côté, la hiéroglyphie totale et univoque, néanmoins dessinée dans le temps par l’insecte entre le rez-de-chaussée et le 4 e étage de l’immeuble de la SpitalGasse. Le Mexique doit crouler sous les prostituées et les mouches qui n’en sont pas, pense Jurg. Mais cette mouche qu’il ne peut pas chasser, ne serait-ce que parce qu’elle échappe aux catégories de la loi, parce qu’elle n’est pas une mouche peut soudain être chassée : pour Jurg, c’est comme si il avait soudain découvert que l’arme au râtelier pouvait être prise, décrochée, abstraite, et devenir réelle à part entière, à côté de tous le reste, à côté de la guerre officielle et du service militaire, à côté du mariage, à côté de sa femme, à côté de la chasse à court —, et à côté du mondial de foot c’est Mexico qui fait irruption, grouillant sur Jurg de tous les multiples du nombre d’or, comme si l’architecture du bulletin de loto avait par un soudain effet de rétroaction bénéficié de tous les avantages cosmiques de la divine proportion. Or si l’insecte se meut dans l’espace de l’ascenseur, et là, sur un plan qui a en gros le volume d’un annuaire de téléphone, l’ascenseur monte, si bien que le tracé géométrique pris dans son ensemble entre le moment où Jurg est monté dans l’ascenseur et le moment où il va en sortir ressemble à un rhizome spiralé, exosquelette de cumulo-nimbus, dont toutes les molécules auraient tracé leurs vecteurs en lignes de cendre sur la nuit au cours de laquelle naquit Œdipe. Mais la prédiction funeste qui allait bientôt être faite au-dessus du berceau était entraînée par l’équivoque inceste-insecte dans le mouvement tournoyant assumé par Schlemenschlieb à travers les gradients des vingt années à venir. Et tandis que l’on passe ainsi du succès d’une chanson idiote comme The Final Countdown en 1986, par une chanson plus idiote encore comme Spaceman en 96, jusqu’aux affres des supermarchés de 2006, traînant des baves scoliées à travers tous les esprits que l’on maintient dans la musique la plus morbide et la plus hypocrite qui soit, la tête dans le caca pour ainsi dire, la ligne totale et tourbillonnaire qui traverse le dénommé Jurg Schlemenschlieb sépara et mis une distance infranchissable entre les deux termes, libérant aussitôt l’insecte qui a repris son vol. Si le corps de Jurg, après cette fameuse nuit où il se paya des femmes pour un montant total de 750 francs suisses et termina le sexe en sang, fut allégé, allégé comme une comète qui serait à casser des murs de son front et à assassiner des idéologues, ce fut, non comme il l’espérait le 31 août, mais le 31 mai de l’année suivante, date à laquelle il est permis de se lancer à la chasse au chevreuil depuis tout juste un mois, ce fut tandis qu’il était entrain de reprendre de la gravité et de rentrer vers la terre qu’il rencontra un homme aux personnalités multiples qui l’a frappé (au ventre) aujourd’hui même, 19 et je ne sais combien d’années plus tard, bien qu’ils se fussent séparés depuis 3 ans, 1 mois, 6 jours, et des poussières. Cet aujourd’hui est une belle journée de décembre 2005, et Jurg Schlemenschlieb ne sait pas encore qu’une initiative va être lancée contre la 7 e révision de la loi suisse sur l’asile qui va être ratifiée à l’Assemblée ce jour-là. Principale nouveauté : un requérant qui n’aurait pas ses papiers lors de son arrivée à la frontière est susceptible selon le droit d’être enfermé et gardé en détention jusqu’à ce que sa demande soit traitée ; si bien que, si sa demande venait à être refusée, il se pourrait bien qu’il ne foule légitimement libre pas un seul instant le territoire helvétique. Comme quelqu’un qui serait obligé de parler très lentement en marquant longuement chaque mot parce qu’il n’aurait vraiment pas grand-chose à dire. Il ne s’agissait donc plus tellement de coudre une arme sur le plan de consistance de la société, d’avoir le droit et l’interdit, de les acquérir par cette soumission forcée : le joug — il s’agissait plutôt de cet aveuglement auquel se contraint Œdipe mourrant et désemparé. L’évidence est que le hiéroglyphe doit être débordé, mais par le signe, ni par le signifiant ni par le signifié, ni par l’intérieur ni par l’extérieur de son tracé. Et quand une force active prendrait ce signe pour le déborder de lui-même et rejaillir à la pointe extrême de son souffle, une force passive comme l’est une Assemblée démocratique affamée par la valeur marchande et réduite au manque et à la gestion du manque, glisse sur le signe et tombe de l’un ou l’autre côté de ce qui va vite devenir une frontière et un mur. Œdipe aveugle, aveuglé, vit en anamnèse et cherche son arme. Sa fille l’accompagne, tout le long de cet encerclement de muraille elle l’accompagne, fièrement, sans supplier les dieux d’épargner son père, sans avoir pitié pour lui ni tristesse ni haine. Antigone, l’insecte géométrique. Et c’est alors que son père meurt, qu’elle le laisse crever seul, par respect, qu’elle est dégagée finalement de sa propre ligne de fuite, et éclôt dans tout l’espace, d’où l’un de ses premiers gestes est alors d’apparaître à Jurg Schlemenschlieb, qui la prend pour une manifestation improbable, mais possible en théorie. Un insecte qui n’est pas une mouche et qui tourne selon des méandres cassés à mi-hauteur d’un ascenseur, certes il a déjà vu ça, cela ne l’étonne plus. Mais que la scène se produise en plein hiver, cela le met presque mal à l’aise. Ce matin il s’était levé et avait quitté très vite son appartement ; s’est rendu à la gare centrale, et c’est là qu’il rencontre cette personne qu’il avait déjà rencontrée 19 années plus tôt : crochet du gauche qui fonce droit sur l’appendice (Œdipe comme reste) et cherche à l’enflammer une dernière fois, à fin que le dénommé Jurg Schlemenschlieb fils de Eva Schlemenschlieb née Burger et de Rudolf Otto Schlemenschlieb, que cette personne avait eu en son pouvoir durant toutes les années 90, que cette personne avait croisé un soir de 1986 dans le couloir d’un bâtiment de la Spitalgasse, et qu’elle avait tenu en berne par ce point de mort où elle engouffrait des finesses de suspicion et de ressentiment, comme dans un bon investissement de névrose immobilière, lui disait « non » en public aujourd’hui, ruinant le dernier effort que l’investisseur se sent obligé d’accomplir pour pouvoir dire à la fin : « j’ai tout fait », ce qui ne préjuge en rien d’une quelconque réussite. Et de même que l’Europe surveillait de plus en plus fiévreusement ses frontières, à mesure que se réalisait en son sein l’espace de libre circulation tant rêvé, passage par des angles encore en deçà du principe intensif de non-contradiction et qui cherchent la tolérance de cette constitution à l’œuvre, dans la crainte d’aboutir trop vite, du détour défavorable, de même cet homme s’était refermé comme une huître, qui frappe bêtement parce qu’elle ne voit rien venir qu’au dernier moment. C’est ce qu’on appelle avoir la vue courte, Messieurs ! Et l’Europe de montrer à quel point la non-contradiction logique vaut pour nulle... Créer des distances est une œuvre que toute société doit accomplir, et il y a ici un art de l’opposition, l’art d’opposer les angles, loin de la haine et du mépris, au-dessus d’eux précisément qui sont les moyens auxquels recourt une société lorsqu’elle est au plus bas dans sa propre estime, et préfère encore se piétiner que d’assumer la guerre contre son meilleur ennemi qu’elle ne sait plus même reconnaître parmi toutes les vapeurs et les excitants dont elle s’est entourée et faite, envers sa propre rigueur, une carapace de raffinement excessif. Et alors ? Alors, 1870 (autour de) : Joseph F. Glidden dépose un brevet pour une machine à fabriquer du fil barbelé, devil’s rope, Dekalb, Illinois, aux abords de la grande prairie. Que tout à la fois on se tue en cherchant à rejoindre l’Europe sur des embarcations de fortune, que de part et d’autre des barbelés de 14-18 on ait fait passer l’intensité de la laideur bestiale sur l’adversaire, que la compartimentation tue le nomadisme, que les nazis transformant juifs et tziganes en bétail transforment ce négatif en positif, que la société contemporaine reprenne cette alchimie du négatif à son compte, tout ceci est une invitation à la rage et au ressentiment, et la pointe d’une captatrice tentation. La société de contrôle est anangulaire, elle n’a pas d’angle mais des aires qui sont aussi rondes que possible et difractent la lumière dans les directions internes de son tournoiement. On pourrait croire que c’est là quelque chose qui mène du côté d’une meilleure organisation de soi, mais ce retour forcé à l’objet et à l’idée mène bien au contraire à un retrait dans l’organisation, quand son gain en consistance n’est possible qu’alors que la volonté explose vers le lointain et se lance libre, avide, dans les espaces de l’espace. Sans hiérarchie, le soupçon, avec le soupçon, le retrait vers l’objet, l’artefact humain, avec le repli sur l’artefact, la captation invertie, avec la captation invertie, le frein à l’endettement, au nihilisme, à son avènement. De part et d’autre de la grande barrière de corail passent les planètes habitées, tandis que les Acanthaster pourpre se fixent et recouvrent sa structure de chaux vive. « La dernière parcelle de Terre n’appartenant à aucun État-nation fut absorbée en 1899. » L’élevage et la domestication du bétail amena jadis la sédentarisation des populations nomades ; la domestication et l’élevage, d’abord morbide (Arbeit Macht Frei), des populations restées ou forcées au nomadisme, puis plus familièrement « culture d’entreprise » de l’être humain considéré en général, amène dans l’exigence d’une humanité unanimement sédentaire, où un nomadisme peut se faire si et seulement si il se fait sur l’espace intensif d’un permis qui en récupère la plus-value. Faiblesse physiologique face à soi, soi qui, en tant qu’artefact, est considéré comme achevé à mesure qu’il ne vit plus que de sa propre lumière, s’épuisant toujours davantage (et pourtant il ne sert de rien de procéder à l’ablation des appendices de tous). Au contraire, lorsque l’artefact se considère autant comme l’œuvre de la nature entière, lorsqu’il apprend de ce qui le nourrit et de ce qui le tue, lorsqu’il naît de chaque instant en sa perfection et dans la durée prend la part qui lui revient dans le travail de ce qu’il est, est-il alors capable de ce regard impassible qui traverse les âges, ce regard d’airain, l’intense comme métal, et le travail univoque d’un tel métal. La mouche qui n’en est pas une a sur son dos les signaux colorés de la guêpe, mais ramassés, pétaradent un unique signal tandis que ses mouvements opèrent dans l’espace intransitif un affolement angulaire. Dans le wagon où il s’est assis, Schlemenschlieb a mal, mais il se tient droit dans ce château où maître Eckart disait que même le dieu en trois personnes ne peut entrer ; il écoute, de très loin, des conversations planaires : « pourtant, liberté ne signifie par gratuité » dixit le Ministre de la culture et de la communication (parti de l’union pour un mouvement populaire), Paris, ce même jour, et un peu plus tard : « ce qui est en jeu pour les décennies à venir, c'est l'accès libre à la culture, dont chaque pas en avant est une victoire pour la démocratie » (Christian Paul, parti socialiste). Résultante logique = 0. Sur le plan les mœurs affadies tournent en contrôle vers la magnificence du produit, c’est toujours la même histoire de corps troué, de société anale, qui oppose produit à produit dans l’unique perspective de la valeur marchande et de la culture démocratique (si une telle chose existe). Les immenses trains de marchandise roulent la nuit. Mais sur l’axe ténébreux roulent les petits pieds d’or de l’insecte, et sur la main qui se lève lentement pose ses pattes par réflexe. L’art d’opposer les angles, c’est la joute, non la compétition ; et cependant il y a dans la compétition un aspect de joute, et la joute ancienne des corps grecs n’est pas réduite à rien dans la compétition des hommes partiels, mais devient plus imperceptible dans cette dissolution schizoïde, apparaissant à même la diffraction comme corps de tout le monde et de personne, dont le danger réside dorénavant dans la fusion des objets partiels qui ne constitueraient pas pour autant un peuple mais une masse amputée de sa grandeur. Si une union est possible, elle ne l’est que dans la joute réalisée vers le dehors, en ek-stase, des entités schizoïdes contemporaines. Alors Schlemenschlieb éclate de rire, parce qu’il est réjouis de constater que les capitalistes, les prêtres, les démocrates, les cybernéticiens et tous les autres colosses baveux sont dépassés par le mouvement de la masse schizo, son rire se renforce à voir cette masse se précipiter dans l’anarchie de sa souveraineté, et son éclat devient plus froid et plus terrible à mesure qu’il est aspiré dans les hauteurs de l’Antigone libératrice, qui dans le jeu des pulsations de son coeur devient totalité des angles contraires, guerre et vie tragique. Cette année-là, à Noël, certains météorologues australiens avait prévu qu’il pleuve à Melbourne, température d’environ 19 degrés celsius. Berlin réunifié se préparait à accueillir le mondial de football (mais où étaient passés les Aztèques ?). Il paraît que le Fond des Nations Unies pour la Population a rapporté le rapport de deux fois plus de femmes analphabètes que d’hommes sur la terre. John Stuart Mill, né le 20 mai 1806, c’est-à-dire il y a maintenant très exactement 200 ans, écrivait que « tant qu'une opinion est implantée sur les sentiments, elle défie les arguments les plus décisifs, et qu’elle en tire de la force au lieu d'en être affaiblie » — Nietzsche et la pensée dans les pieds, qui foule à même le sentiment, Artaud et le théâtre de la Cruauté comme théâtre de masses — c’est tout le travail de la culture. Et Jurg Schlemenschlieb qui n’avait joué de sa vie qu’une seule et unique fois au loto, et parce qu’ayant perdu avait conservé jusqu’à ce jour de 2006 le désir de gagner la supercagnotte, se rendit dans un kiosque de l’Amthausgasse, appelée primitivement la Schinkengasse, Judengasse depuis environ 1740, Bürgergasse entre 1798 et 1803, puis de nouveau Judengasse jusqu’en 1878 quand elle reçut le nom qui lui est resté jusqu’ici, et Jurg joua de nouveaux chiffres, de nouveaux nombres, pour connaître à nouveau l’extase de l’or, inconscient du fait que l’unique bulletin autrefois remplis et qui avait été validé sous ses yeux par cette dame dont il se souvenait dans un tabac de Strasbourg, avait été ensuite invalidé par cette même dame, qui constata un vice de forme que l’attention légèrement excessive qu’elle portait au parlementaire suisse lui avait occulté sans qu’elle s’en aperçoive. Mais quel aurait pu être le sens ici de se souvenir ? Alors l’axe ténébreux est là sur lequel roulent les petits pieds d’or, la main monte et sur elle se pose l’insecte, par réflexe. Le cœur alerte au synapse du soleil qui se lève, aujourd’hui comme hier, hors toute péroraison. Faisant mine de rien les montagnes nous protègent de leurs puissants assauts.

 

Mai 2006, (G)
Mathias Clivaz