Note d’intention

......La mort est un sujet tabou. Tout le monde y pense ; personne n’en parle. Ou si peu. La prise de conscience de ma condition mortelle est un souvenir qui a marqué mon enfance. C’est peut-être même mon premier souvenir. Ce texte a été, pour moi, une manière d’exprimer une obsession, une angoisse ; une thérapie, en quelque sorte. J’ai pour désir d’alimenter les réflexions, de lancer le débat mais aussi de poétiser la mort, de la rendre moins terrifiante, plus familière et ainsi briser un tabou, combler un vide angoissant.

Qu’importe…

......Je descendais l’escalier qui menait à la piscine quand, soudain, j’éclatai en sanglots. Ma sœur, alarmée, m’en demanda la raison. Je lui répondis :

-- J’veux pas mourir !

Elle me rassura comme elle put :

-- Tu vas pas mourir tout de suite. Tu mourras quand t’auras 80 ans.

......J’étais enfant. Je venais de prendre conscience de la mort, de ma mort. Prise de conscience. Comme si la conscience déployait une main qui va prendre un objet pour l’amener à elle. Prise de Conscience. Comme si Conscience était une ville prise d’assaut par des ennemis. Cette prise de conscience s’est faite en arrivant à la piscine. Certainement parce que tout ce qui compose ce petit paradis ou Paradis en petit : eau, soleil, chaleur, plaisir, oisiveté, amusements, corps à moitié nus constituent un bonheur qui rend la mort d’autant plus désagréable. Ou peut-être parce qu’en jouant au sable sur la plage, j’avais l’impression qu’avec ma petite pelle, je creusais déjà ma tombe.
......Depuis, cette conscience a grandi avec moi jusqu’à une étouffante angoisse, jusqu’à l’obsession. Plus jeune, lorsqu’il m’arrivait de penser à mes dernières secondes, mon cœur se mettait à palpiter. Je me disais que c’était néfaste pour mon organisme mais cela n’avait aucun effet. Cela ne faisait qu’empirer les choses. Tout cela à cause de la mort, donc à cause de la vie.
......La description que Rudolf Otto fait du sacré s’applique à la mort : à la fois fascinante et terrifiante. Ma mort m’amuse autant qu’elle me désole. S’il y a une cérémonie à laquelle je regrette déjà de ne pouvoir assister, c’est bien mon enterrement. Je pense à ce professeur qui nous disait qu’un point qui nous distingue des animaux est la conscience de notre mort. J’entends Robin Williams qui se penche devant les photos d’étudiants éteints désormais en murmurant à ses étudiants et aux spectateurs : « Carpe diem… carpe diem… carpe diem… ».
......On devrait commencer par mourir, ensuite vieillir, enfin rajeunir et finir par naître. Pourquoi la vie commence-t-elle par le meilleur et finit-elle par le pire ? La vie est mal faite. L’âme pourrait vivre éternellement mais le corps s’use, dépérit et meurt, et emporte l’âme avec lui. J’ai l’occasion d’exister sous une seule forme, une seule fois et, ensuite, je disparais. La mort est le dernier cadeau que la vie nous offre. Nous nous sommes bien régalés mais la facture est salée. C’est comme inconcevable pour nous qu’un jour, nous allons mourir. Notre quotidien nous convainc qu’il ne cessera jamais mais ce n’est qu’illusion. Nous nous préoccupons tant de notre après-vie mais pensons-nous souvent à notre avant-vie ? Pourtant, leur seule différence est peut-être simplement de précéder notre vie et d’y succéder.
Dans des milliers d’années, les humains pourront peut-être vivre 200 ou 300 ans, si leur corps l’autorise, mais il y aura toujours une limite fixée par la mort. La vie d’un humain est futile quand on sait qu’à l’échelle de l’Univers, l’être humain, en taille et en espérance de vie est comparable à ces insectes qui ne vivent qu’un jour.
......Je suis sincèrement désolé de vous importuner avec ce genre de sujet mais c’est une question capitale : c’est une question de vie ou de mort. J’exige de vous que vous me disiez ce qu’il y a après la mort et plus vite que ça ! Sinon je vous tue. Comme ça, je n’aurai toujours pas la réponse mais, au moins, vous, vous l’aurez. Je vous tuerai pour que vous sachiez enfin ce que c’est qu’exister. Oui, vous devez mourir. Maintenant.
......La vie et la mort sont-elles séparées par la frontière d’un instant ou la vie cède-t-elle petit à petit le pas à la mort et qu’ainsi nous mourons un peu plus à chaque instant ? Nous sommes tous des mourants agonisant jusqu’au dernier souffle, non ? Un jour, je mourrai. Donc ma vie n’est rien.
Ne devrions-nous pas plutôt remercier nos parents de nous avoir donné la mort ? Ma vie est tellement courte et ma mort est tellement longue. Il est donc logique que je me préoccupe plus de ma mort que de ma vie, non ? Pourquoi nous met-on toujours sur le dos dans les cercueils ? Personnellement, je dors bien mieux sur le côté et sur le ventre, alors, si c’est pour mon sommeil éternel, ce serait sympathique de veiller à me mettre dans la position la plus confortable. J’aime bien avoir mon petit confort. J’écrirai cette demande dans mon testament.
......Adepte du culte du corps, moi aussi je fais du sport : je prends soin de mon futur cadavre. Lorsqu’on sait ce que c’est que d’être mort, peut-être y réfléchissons-nous à deux fois avant de faire des enfants. Si je fais un enfant et qu’il passe son Eternité en Enfer ou à n’être rien dans le Néant… Il est bien beau de faire des enfants lorsque vous avez 20 ou 30 ans et que vous ne savez pas encore vous-même ce que la suite vous réserve. J’aimerais poser la question aux résidentes et résidents des EMS : « Après tout ce que vous connaissez de la vie, vous feriez quand même des enfants ? » Et puis, Hitler et tous les autres connards du monde et de l’Histoire ont bien eu des parents… Si les cadavres pouvaient faire des enfants, en feraient-ils ?
......Je ne me réjouis jamais d’un événement à venir car cela signifierait que je me réjouis de me rapprocher de ma fin. Tout me ramène à la mort ; tout me ramène à ma mort. La mort regarde le monde à travers moi. J’ai envie de dire aux ouvriers de la vie portant pioches et maniant pelleteuses :

-- Vous allez creuser votre tombe ? Attendez, je vais vous aider. Ça, c’est un service que je rends volontiers.

......Ne trouvez-vous pas qu’il est inconcevable qu’il n’y ait rien après ? Ne trouvez-vous pas aussi qu’il est inconcevable qu’il y ait quelque chose ? Mais vous savez bien qu’il ne peut pas y avoir rien et quelque chose. Vous savez, le savoir-vivre m’importe peu ; ce qui m’intéresse, c’est le savoir-mourir. Chaque jour nous apprend à vivre et chaque jour nous apprend à mourir. Et nous ne savons pas encore vivre que nous devons déjà savoir mourir. Vivre ? C’est normal. Je ne connais que cela. Mourir ? C’est étrange. Je n’imagine pas. Je regarde la mort en face et je décris ce que je vois. Je vois la vie et la mort en split screen à chaque instant. Fêtons-nous le jour de notre naissance pour oublier celui de notre mort ? Je pense à ces moines qui dormaient dans des cercueils pour se remémorer, chaque soir, leur destinée. A quoi bon avoir le tombeau d’un Pharaon d’Egypte. Tu t’imagines à l’avenir, lecteur, et moi je t’imagine déjà à la crypte. Je m’imagine te demander :

-- Comme t’as maigri ! Quelle horreur ! Qu’est-ce qu’il se passe ?! T’as des problèmes ?

Et toi me répondre :

-- Non, non, c’est rien : j’suis juste mort.

......Les enterrements, c’est pour les vivants ; les morts n’en ont que faire des cimetières. Un deuil, c’est comme si la vie nous avait fait une promesse et qu’elle nous trahissait. Les absents, je donnerais ma vie pour les faire revenir. La mort est une pucelle que j’aimerais bien violer. Chaque jour est le dernier. S’il vous plaît, dites-moi ce que c’est la mort, si vous le savez. Parce que j’aimerais juste mourir un instant pour voir ce que cela fait. Destiné à rejoindre le revers du monde, le monde invisible. Quelques années sous forme humaine et le reste de l’Eternité sous une autre forme.
......J’ose ici poser plusieurs questions absurdes : pourquoi ce ne sont pas les gens heureux qui veulent se suicider ? Pourquoi avons-nous faim de fin uniquement lorsque le malheur frappe ? Pourquoi la mort a-t-elle tant de charme pour les désespérés ? J’ose ici poser des questions plus capitales : alors ? Paradis ? Enfer ? Purgatoire ? Réincarnation ? Nirvana ? Esprit désincarné ? Néant ? Quel est le verdict ? Le doute nous a rendu la mort plus angoissante encore. Maintenant que la prise de conscience s’est opérée, impossible de revenir en arrière. Il me faut vivre avec cette conscience, la conscience de ma condition mortelle, la conscience de ma fin. La conscience qu’un jour je ne serai plus là. Un jour, je serai de la terre ; un jour, je serai un cadavre. Je ne peux plus me le cacher. Mourir, c’est comme ne jamais avoir vécu. Mais qu’importe de mourir si on a passé sa vie à aimer.

 

Pablo Michellod